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Hubert Desjoyeaux

Hubert Desjoyeaux

Depuis 1985, Hubert Desjoyeaux est l’un des meilleurs constructeurs de bateaux de course en composite du monde. La liste de ses réalisations, à la tête de CDK, est impressionnante. Ses futurs parents (VV n° 473, juillet 2010), Henri Desjoyeaux et May Thibierge se marient le 7 février 1953. Henri fréquente l’archipel des Glénans depuis la fin de la guerre qu’il a achevée dans la Résistance, auprès de Philippe et Hélène Viannay dans le réseau « Défense de la France », avant de fonder avec eux, dès le printemps 1947, le Centre nautique des Glénans. May écume la baie de la Forêt à bord de Kotick, le Dragon que vient de lui construire Fernand Hervé à La Rochelle (1948). La barreuse et son bateau attirent l’attention de l’ex montagnard devenu marin. Jean atterrit en 1954, aîné de sept enfants, dont Hubert (1958), Bertrand (1961) et Michel (1965) seront les trois autres navigateurs. Dès 1955, Henri et May achètent un terrain à la pointe de Kerleven pour y établir un chantier de plaisance l’année suivante. C’est là, à une encablure de la vasière d’où sortira Port-La-Forêt en 1972, que les fils et filles Desjoyeaux grandissent, au milieu des bateaux en hivernage ou en réparation.

Jean et Hubert naviguent en Vaurien puis en 420 et participent aux régates du fameux Centre nautique du Cap-Coz que disputent aussi les frères Luc et Philippe Poupon, les Le Bihan et Jean Le Cam, avec lequel Hubert fera ensuite équipe (bien d’autres fréquenteront ce centre, à l’instar de Roland Jourdain qui deviendra un grand ami de Michel). Tous profitent également des bateaux que prêtent les Penther à la fratrie Desjoyeaux, dont le 5,50 Mètre JI Némésis. Dans le même temps, avec toutes les chutes qui traînent au chantier, Hubert et ses frères construisent des maquettes de voiliers télécommandés, de plus en plus inventifs et sophistiqués. Hubert testera même une aile articulée, en tête de mât d’un classe M.

Viennent l’habitable et les entraînements d’hiver de la Société nautique de Concarneau. Hubert les dispute à la fin des années mil neuf cent soixante-dix, notamment sur l’Armagnac Mervent de la famille Le Cam, mené par Jean, ou sur le half-tonner Farrceur de Patrick Morvan. Ces trois là sont déjà inséparables sur monocoques. Ils vont l’être sur le premier catamaran Jet Services de Morvan, dessiné et construit par Gilles Ollier dans son chantier Multiplast, alors à Nantes.

Hubert découvre ainsi le multicoque océanique. Ses études aux Arts et Métiers, tandis qu’il envisage l’architecture navale, s’interrompent en dernière année pour participer chez Multiplast à la construction de Jet Services II. Fin 1983, il enchaîne avec le catamaran Crédit-Agricole III de Philippe Jeantot. Ce bateau mythique - futur Club Explorer de Bruno Peyron et sans doute l’un des multicoques ayant couvert le plus de milles en course sans aucune avarie structurelle -, témoigne d’une maîtrise précoce du carbone (par Gilles Ollier, son architecte et constructeur chez Multiplast, lequel y forme nombre de jeunes). Victorieux de la Course de l’Europe 1985 avec la bande des Gremlins, il marquera Hubert (équipier à bord pour Québec/Saint-Malo 1984) qui a désormais la tête dans la résine.

Au départ de l’OSTAR, en juin 1984 à Plymouth, Hubert Desjoyeaux, Jean Le Cam, leur ami Gaëtan Gouérou (portant le nom de l’anse du Gouërou où est né Port-La-Forêt en 1972, il est aujourd’hui délégué général de l’IMOCA) et l’architecte naval Marc Van Peteghem (qui vient de dessiner son premier bateau de course avec Vincent Lauriot-Prévost, le trimaran Gérard Lambert de Vincent Lévy) confirment leur projet initié dès l’hiver précédent. Avec le grand trimaran que projette Yvon Fauconnier, ils se lancent et louent un hangar à Henri Desjoyeaux pour abriter leur chantier, baptisé CDK Composites.
Poupon arrive premier à Newport mais Fauconnier est déclaré vainqueur pour le temps qu’il a consacré au sauvetage de Jeantot, chaviré sur le cata précité. Pour autant, le sponsor qu’Yvon espérait le lâche. Et voici les jeunes endettés avant même d’avoir commencé... Marc retourne à sa planche à dessin et cède la place à Bertrand Desjoyeaux qui a terminé ces mêmes Arts et métiers qu’Hubert avait plaqués avant la ligne d’arrivée. L’année suivante est celle du grand démarrage pour la bande de copains. Ils sont au coeur de l’une des aventures les plus ébouriffantes du multicoque français. Initié par Gilles Gahinet qui n’en verra pas l’aboutissement (il mourra d’un cancer le 10 octobre 1984, à 35 ans), le Formule 40 est non seulement l’ancêtre des actuels Extreme 40 et autres AC 45 mais aussi le laboratoire des futurs multicoques ORMA.

Hubert dirige ainsi la construction de Biscuits Cantreau, le trimaran de Jean Le Cam dessiné par Van Peteghem/Lauriot-Prévost, avec Bertrand aux calculs. Il sera doté de foils à incidence variable et son constructeur courra à bord de ce trimaran, intouchable dans le petit temps mais à la peine dans la brise face aux catamarans. Ce ne sera pas le cas de Biscuits Cantreau II qui raflera le championnat 1987 et sera le vrai précurseur des trimarans de large, lesquels détrôneront bientôt les catamarans. La première grosse commande est Poulain à Olivier de Kersauson que Marc Van Peteghem présente à ses copains de La-Forêt-Fouesnant. C’est là que l’ancien lieutenant de Tabarly baptise le lieu la « Vallée des fous », qualificatif s’appliquant encore au site qui abrite Finistère/Course au large (officieusement en 1990, officiellement depuis 1992, Pôle France en 1995). Lancé en 1986, le trimaran de Kersauson comptabilisera plus de 150 000 milles en diverses versions, jusqu’à Idec de Francis Joyon qui battra son premier record autour du monde en solitaire (2004).

Parmi les très nombreuses réalisations qui suivront, citons notamment le Bagages Superior d’Alain Gautier, vainqueur du Vendée Globe 1992-1993. Cette première très grande victoire ne sera pourtant pas suffisante pour éviter des difficultés économiques, récurrentes depuis 1988. La voile n’est pas encore à l’époque le circuit professionnel qu’elle est devenue depuis. Gaétan et Bertrand sont partis depuis un moment lorsque Hubert s’arrache les cheveux face à un nouvel actionnaire dont le soutien quelque peu instable s’ajoute à des fortunes de mer mémorables. Le chavirage de Bottin Entreprises dans la transat en double Lorient/Saint-Barthélémy/Lorient 1989 vaut ainsi à Éric Tabarly, alors à la barre, une véritable engueulade de la part de son coéquipier Jean Le Cam (la première fois et sans doute la dernière où Tabarly se fait traiter de con !). Le Roi Jean sait combien ce naufrage aura des conséquences dramatiques pour son ami Hubert, CDK étant propriétaire du bateau.

Mais l’amitié n’est pas faite pour les chiens. Une recapitalisation survient en 1993, sous le nom de CDK Technologies, qui grossit à Port-La-Forêt, avant d’investir beaucoup plus récemment le site de Lorient avec sa filiale Kéroman Technologies (45 salariés sur l’ensemble des deux sites). De nouveaux actionnaires entrent ainsi au tour de table, dont Philippe Facque, grâce à Gaétan, précieux homme de l’ombre. Facque, ancien co-skipper du catamaran géant Royale avec Loïc Caradec, crée la même année l’Ocean Racing Multihull Association (ORMA). La diversification sauve aussi l’entreprise et voici Hubert réalisant des pièces en composite pour les sous-marins de la Direction des constructions navales (DCN).

Bien qu’il soit un très grand spécialiste du multicoque - coque centrale et assemblage du Géant de Michel Desjoyeaux (vainqueur de la Route du Rhum 2002) ou du Groupama 2 de Franck Cammas (grand triomphateur des grands prix ORMA), plus récemment la conduite de la construction de Banque populaire V, plus grand trimaran de course du monde, et pilotage du montage des MOD 70 -, c’est aussi le monocoque qui lui apporte ses collaborations les plus pointues avec son frère Michel et donne libre cours à son travail d’artiste.

La Mini-Transat 1991 - seule expérience transocéanique en solitaire de Michel avant la Transat 2000 - occupe une place à part dans cette saga familiale. Avec ses frères Hubert et Bertrand, soutenus par la logistique offerte par May qui nourrit tout son petit monde, la fratrie Desjoyeaux fait de Fouesnant/Station voile (plan Fauroux 1989, nom de code Amélie, donné par Michel et Régine sa compagne) le laboratoire des Minis 6.50... et des 60 pieds IMOCA. Pour la première fois, un bateau de course océanique, avant même l’Écureuil d’Isabelle Autissier, est doté d’une quille pendulaire. Le bout-dehors orientable permet aussi d’empanner depuis la barre et il s’est ensuite généralisé sur les Minis.

Le mât, profil carbone Andersen personnalisé par CDK, est également un vrai petit bijou high-tech. Il est doté de haubans latéraux en Spectra au dessus du troisième étage de barres de flèche, épissés sur l’espar, comme les bastaques et le pataras. Gonflé pour l’époque... mais l’usage des fibres dans le gréement s’est aujourd’hui généralisé. Quant au rail de halebas en fer à cheval, il permet de naviguer chute tendue. Dès 1991, Michel annonce que sur son prochain proto, un seul et même rail servira au halebas et à l’écoute, en faisant tout le tour par l’arrière. C’est exactement ce qu’il fera sur PRB en 2000, le premier bateau conçu spécialement pour Desjoyeaux développant beaucoup d’autres innovations cogitées entre-temps, notamment avec Hubert.

Enfin, vainqueur de la deuxième étape de la Mini-Transat 1991, mais loin au général à cause de problèmes de safrans sur la première manche, suite à un choc sous-marin, Michel Desjoyeaux n’a jamais oublié que l’objet flottant allait devenir un facteur de risque majeur. D’où les safrans extérieurs et relevables de PRB qui ont démontré toute leur efficacité sur le Vendée Globe 2000 et qui ont été repris par tous ensuite.

Incarnant l’histoire technologique de la course au large des trente dernières années, industriel rigoureux mais aussi et surtout artisan ingénieux, vivant pour sa famille et sa passion, jamais en manque d’idée pour résoudre un problème imprévu, Hubert construira successivement PRB - vainqueur des Vendée Globe 2000-2001 (avec Mich’ Desj’) et 2004-2005 (avec Vincent Riou) -, Foncia I vainqueur du Vendée Globe 2008-2009 (avec Michel) et Foncia II qui a été réalisé en un temps record.

Une prouesse de cette année 2010, malheureusement conclue par la découverte foudroyante de la maladie. À Voiles & voiliers, nous partageons la peine de Monique, sa femme (née Le Cam), et de ses quatre filles, de toute la famille Desjoyeaux et de ses amis. Dimanche 15 mai, ils conduiront ses cendres aux Glénans. En cet archipel qu’Hubert a ancré au coeur, elles seront dispersées. Pour toutes les marées à venir dans la nuit des temps.

 

Texte écrit par Olivier Chapuis

 

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